Témoignage de Nicole ROELENS, psychologue du travail : « Intoxication productiviste et déshumanisation des rapports humains », Travailler, n° 4, mai 2000.
Nicole Roelens, psychologue du travail à l’AFPA livre ici un témoignage troublant des pratiques observées dans son métier. Elle propose une analyse lucide des cause de son épuisement professionnel et de la situation actuelle constatée dans les organisations.
Résumé : À travers l’analyse du processus d’épuisement professionnel qu’elle a vécu, l’auteure, psychologue du travail à l’AFPA, décrit la détérioration des pratiques qu’occasionne l’application du productivisme et de la monétarisation des actes dans le secteur de l’orientation et de la formation professionnelle. Elle montre les relations de causalité circulaires entre la réorganisation idéologique des services rendus aux usagers, la réduction des praticiens à un rôle d’exécutants, l’obligation de falsification de l’activité et la fascisation rampante des rapports sociaux dans le travail. Cette analyse interroge sur les risques d’aliénation éthique qu’encourent aujourd’hui tous les professionnels de l’interaction humaine à la fois victimes et vecteurs de la déshumanisation et de la marchandisation des rapports humains.
Nicole Roelens : Je suis psychologue du travail à l’Association pour la formation professionnelle des adultes (AFPA) depuis le 6 février 1973, soit plus de vingt-six ans d’une carrière riche en pratiques innovantes, en recherches et en publications. Pourtant, cette carrière m’a menée à un épuisement si profond qu’elle s’est achevée le 4 mars 1999 par une rupture d’anévrisme qui a failli me coûter la vie. Aujourd’hui, alors que je suis toujours en convalescence, j’ai besoin de comprendre pourquoi ce travail de psychologue du travail, qui a été des années durant le lieu d’un certain accomplissement, est devenu un travail tuant où mon existence même s’est trouvée mise en danger.
Comment se fait-il que j’en sois arrivée là ? Comment se fait-il que la souffrance au travail soit allée pour moi jusqu’au déchirement interne effectif ? Il s’agit d’abord d’une question personnelle, mais elle rejoint les questions que se posent nombre de mes collègues face à la détérioration accélérée des conditions d’exercice de la fonction de psychologue à l’AFPA. Au-delà des questions qui concernent cet organisme, la compréhension du processus d’épuisement professionnel que j’ai vécu touche à une problématique plus large, car d’autres professionnels, dans d’autres contextes, vivent un processus d’épuisement similaire.
Cet épuisement des énergies vitales dans l’exercice d’un métier est bien autre chose que de la fatigue. C’est une réaction à un univers professionnel devenu kafkaïen, au non-sens quotidien de l’activité et à la dégradation généralisée des rapports professionnels. C’est le tribut humain d’une résistance individuelle en échec face à un système absurde. Pour qu’il puisse y avoir une résistance collective, il faudrait rendre lisible ce qui est en train de se produire à l’AFPA comme dans une grande partie du secteur de l’insertion et de la formation, mais aussi de l’éducation, du travail social et du secteur de la santé, c’est-à-dire dans tous les métiers où il s’agit d’interactions entre des êtres humains. Cette formulation n’est pas facile. En effet, lorsque l’on est pris soi-même dans un fonctionnement collectif de plus en plus insensé et inopérant, il est difficile de garder la distance réflexive nécessaire à l’analyse.
Cette distance, je l’ai acquise douloureusement par une rupture intérieure, et aujourd’hui je peux prendre appui sur la compréhension du processus de mon épuisement professionnel pour décrire la nouvelle forme d’aliénation du travail dans laquelle je me suis débattue. Je parle d’intoxication productiviste aux deux sens du terme, celui de la diffusion d’un poison qui dégrade les conditions de travail et la nature même des pratiques professionnelles, celui aussi d’un « bourrage de crâne » qui tend à imposer l’obsession de la rentabilité financière là où cette obsession est le plus paradoxale, c’est-à-dire dans les professions qui ont la double caractéristique de relever du service public et d’être spécifiquement au service des humains.
Il y a quelques années encore, chacun aurait trouvé bizarre, voire indécent, que l’on calcule la valeur financière du service rendu par le psychologue alors que la plus-value qu’il apporte est essentiellement humaine, sociale et symbolique. En essayant de comprendre ce qui s’opère dans le contexte spécifique que je connais bien, celui d’un organisme de formation professionnelle subventionné par l’État et à partir de ma place particulière de psychologue, j’espère mettre à la disposition de mes collègues, des formateurs et des professionnels d’autres secteurs, une grille d’analyse de leur propre situation de travail. Mon propos ne pourra d’ailleurs être entendu que s’il est repris par d’autres praticiens.
Pour contextualiser l’analyse de mon épuisement professionnel, je commencerai par retracer mon évolution de carrière et l’historique du laminage institutionnel qui a fini par me broyer, puis j’aborderai l’analyse de la situation actuelle. Je décrirai d’abord comment fonctionne « le délire productiviste » dans les services de psychologie à l’AFPA et comment il détruit progressivement le travail réel des psychologues au profit du travail virtuel et de la complaisance à l’égard du commanditaire. J’exposerai ensuite ce que j’ai observé quant à la fascisation rampante des rapports professionnels.
Enfin, je reprendrai, en synthèse, ce qui est pathogène et destructeur pour les professionnels comme pour les usagers dans ce processus d’asservissement des capacités de travail de ceux dont le métier consiste à interagir de manière pertinente avec d’autres humains. (....)
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