Aujourd’hui nous ouvrons nos colonnes à Valérie Chenard, Psychologue du Travail, qui revient sur son parcours et son métier pour nous apporter un nouvel éclairage sur cette profession parfois méconnue :
Allo Boulot Bobo : Valérie CHENARD, pourriez-vous tout d’abord revenir sur votre parcours professionnel et votre profession ?
VALÉRIE CHENARD : Diplômée en Psychologie sociale et industrielle depuis 1995 (Université Aix en Provence), J’ai été psychologue du travail à l’AFPA (Association nationale pour la Formation professionnelle des adultes) de 1996 à 2010. La profession de psychologue est régie par une loi assez récente (loi n°85-772 du 25 juillet 1985) protégeant le titre et garantissant une formation universitaire en psychologie de haut niveau (5 années minimum soit le MASTER ou DESS à mon époque).
Sans ordre professionnel, nous sommes tenus dans l’exercice de notre métier de respecter un code de déontologie professionnelle (1) sans que son existence ne soit opposable juridiquement à un employeur ou usager. Nous disposons, cependant, d’une instance consultative sur la déontologie qui peut rendre des avis notamment au public (2). Une liste de praticiens psychologues, tous champs d’exercice confondus (travail, orientation, psychothérapie, pénitentiaire, justice,...), est tenue également par la DRASS (Direction Régionale des Affaires Sanitaires et Sociales) afin de renseigner le public sur les professionnels ayant le droit d’exercer avec le titre de psychologue. Cependant, l’inscription sur ce répertoire ADELI est facultatif (3).
La psychologie du travail est née en France à l’Entre-deux guerres à partir de la demande de l’Etat de résoudre le gâchis social et économique généré par des accidents du travail et des surmenages (4). Elle a, comme toute discipline scientifique naissante, connu d’énormes évolutions au cours du XX° siècle. C’est le premier champ d’application de la psychologie reconnu en France qui a pris son essor, porté par l’Etat, dans le cadre d’une prévention primaire au niveau social. Son objet est donc la recherche de l’adéquation individu(s) / situations de travail.
Elle se fonde sur un traitement global alliant l’organisation du travail naissant à l’époque aux USA (TAYLOR) et la mesure des caractéristiques individuelles (psychophysiologie et psychotechnique à l‘origine) : « Toute cette vaste entreprise qu’est l’organisation rationnelle du travail doit reposer sur la connaissance détaillée de la physiologie des travailleurs et la parfaite harmonie entre l’ouvrier et son métier ; harmonie qui est source de rendement, de joie au travail et de paix sociale(…) »– discours d’Edouard HERIOT pour la création au CNAM en 1928 de la première chaire qui sera appelée « chaire de physiologie et orientation professionnelle » dirigée par LAUGIER.
ABB : Pourtant, quand on pense psychologie, on pense asile, Freud et Dolto. Quel est, selon vous, la problématique principale de la psychologie au travail malgré la pertinence sociale ancienne que vous décrivez et actuelle face à la problématique des Risques Psychosociaux ?
VALÉRIE CHENARD : Notre spécificité n’a jamais eu pour objet de détecter ou soigner dans un cadre thérapeutique à l’instar de théories de psychologie clinique ou psychanalytiques. C’est, en effet, ce cadre thérapeutique et le traitement de la folie qui constitue l‘image d’Epinal sur les psychologues créant une confusion entre tous les « psys ».
Les psychologues du travail sont, notamment de par cette confusion des « psys », plutôt invisibles, méconnus et même méprisés en entreprise. Cette profession a, cependant, connu son âge d’or en France entre 1950 et 1970 dans les grandes entreprises françaises et les services publics (RENAULT, PEUGEOT, RATP, SNCF, ANPE, la Poste, Education nationale,…) portée par le projet social des gouvernements français de cette période. Depuis cette période, peu de mes collègues peuvent et veulent afficher leur titre et conditions d’exercice afin de trouver une place dans le marché du consulting ou des DRH du secteur privé qui, lui, a pris son essor fin des années 70.
La raison en est simple. Notre déontologie garantit que nos interventions soient centrées sur le bien-être des individus et des groupes ; c’est le seul moyen d’obtenir l’optimum de la production du travail dans une dimension durable et socialement responsable. Toutes les connaissances scientifiques accumulées depuis presque un siècle sur le fonctionnement du psychisme humain et des groupes dans notre discipline, si elles ne sont pas adossées à un usage strictement centré sur le bien-être humain, peuvent être les armes les plus redoutables qui soient pour lui nuire. Les connaissances médicales le sont aussi pour la santé humaine, c’est pourquoi, les médecins se sont dotés d’un serment et même d’un ordre afin de limiter les mésusages de ces connaissances médicales.
Ces précautions éthiques et déontologiques sont d’autant plus nécessaires, qu’elles permettent de limiter les nuisances du système économique actuel. En effet, la valeur d’une entreprise, des dirigeants ou des salariés ne se mesure plus qu’à ce qu’ils rapportent financièrement à court terme et ceci de façon croissante. Les nuisances sur le progrès social et le bien être des individus sont alors ignorées car ne sont pas comptabilisées par les entreprises. Le système économique mondialisé et ses conséquences néfastes sur le progrès social ont fait l’objet d’ailleurs d’un rapport de la « commission sur la performance économique et le progrès social » (dit rapport STIGLITZ) remis en septembre dernier à N. SARKOZY (5). Accentuant ces nuisances, les dérèglementations financières et des marchés publics signés par la France en 1985 et 87 ont sonné la fin des protections sociales érigées (institutions et services publics ainsi que concurrence mondialisée) par l’Etat français depuis des décennies afin de garantir le progrès social à sa population, projet fondateur de toute société.
Aussi, dans ce contexte socio-économique, la référence au respect des droits des individus et leur prise en compte dans leur globalité (déontologie) est un handicap socio-économique certain pour les psychologues du travail. Leur code de déontologie n’est aucunement opposable juridiquement à l’employeur si sa référence n’est pas indiqué dans le contrat de travail. Parallèlement, d’autres professionnels, se dotant de connaissances issues notamment de psychologie du travail (courant de la psychologie sociale, par exemple), peuvent répondre mieux à la demande des clients de plus en plus pressante et contrainte par le dictat financier à court terme ; et, de plus, les satisfaire de façon plus rentable aussi car la reconnaissance nationale de notre haut niveau de formation universitaire implique un statut de cadre. Double handicap !
ABB : Concrètement, comment cette problématique de l'application des règles d'exercice des psychologues (code de déontologie) se manifeste-t-elle dans le secteur public et privé, aujourd'hui ?
VALÉRIE CHENARD : A l’AFPA, service public de l’emploi jusqu’à Avril 2010, la référence contractuelle à notre code de déontologie a été supprimée en fin des années 90. La libéralisation des services publics avait, en effet, atteint l’AFPA et elle se préparait à se démanteler (Se moderniser selon les termes de l’Etat comme l’exige l’OMC - Organisation Mondiale du Commerce). Les objectifs chiffrés de résultats financiers l’ont détourné progressivement de l’objectif social à partir duquel elle avait été fondée et structurée (6). En Avril dernier l’AFPA est entrée dans le marché concurrentiel de la formation professionnelle d’adultes. (...) Lire la suite ici
Valérie Chenard
Psychologue du Travail
v.chenard@hotmail.fr
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REFERENCES CITEES :
(1) Code de déontologie des psychologues France 1996 accessible sur http://www.psychologues.org/modules/myiframe/index.php?iframeid=54
(2) Commission Nationale Consultative sur la Déontologie des Psychologues (CNCDP) : http://www.psychologues-psychologie.net/index.php?option=com_content&task=view&id=152&Itemid=100013
(3) Repertoire ADELI http://www.psychologues-psychologie.net/index.php?option=com_content&task=view&id=78&Itemid=106
(4) Thèse de doctorat en sociologie de Thomas LE BIANIC (2005) : « Les ingénieurs de l’âme », savoirs académiques, professionnalisation et pratiques des psychologues du travail de l’Entre-deux guerres à nos jours
(5) Résumé du rapport de la commission sur la performance économique et le progrès social (16 pages) accessible sur http://www.minefe.gouv.fr/presse/dossiers_de_presse/090914mesure_perf_eco_progres_social/synthese_fr.pdf
(6) « Les psychologues du travail de l’AFPA : un marché professionnel face aux transformations de l’action publique » Thomas LE BIANIC, LEST-CNRS accessible sur http://www.tap-reseau.com/pdf/comm/atelier1/Communication%20Le%20Bianic.pdf
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