ABB : Concrètement, comment cette problématique de l'application des règles d'exercice des psychologues (code de déontologie) se manifeste-t-elle dans le secteur public et privé, aujourd'hui ?
VALÉRIE CHENARD : A l’AFPA, service public de l’emploi jusqu’à Avril 2010, la référence contractuelle à notre code de déontologie a été supprimée en fin des années 90. La libéralisation des services publics avait, en effet, atteint l’AFPA et elle se préparait à se démanteler (Se moderniser selon les termes de l’Etat comme l’exige l’OMC - Organisation Mondiale du Commerce). Les objectifs chiffrés de résultats financiers l’ont détourné progressivement de l’objectif social à partir duquel elle avait été fondée et structurée (6).
En Avril dernier l’AFPA est entrée dans le marché concurrentiel de la formation professionnelle d’adultes. Nous étions les derniers psychologues du travail institutionnalisés (près d’un millier) issus de cette demande sociale de l’Etat. Aujourd’hui, transférés à Pôle Emploi, mes confrères sont toujours confrontés à la mesure de performance uniquement par les dépenses à court terme et logiques budgétaires. Le rapport STIGLITZ pourtant, dans sa recommandation 19, préconise de ne plus gérer les services publics par ce seul critère mais au contraire par ce qu’ils rapportent qualitativement pour le moyen et long terme.
Quelle ironie du sort, c’est justement quand les économistes dénoncent enfin les méfaits de la mesure économique sur le progrès social (5) que les institutions qui servaient de rempart, sont démantelées par les processus de « modernisation » de l’Etat qui libéralise tous les secteurs publics. Le dernier en date étant celui du placement de chômeurs, « monopole » de l’action publique centrée sur le progrès social français perçu comme nuisible désormais et qui devient conforme à la loi de libre échange et concurrence financière exigée par l’Union Européenne et l’OMC.
En entreprise, la peur et la volonté de l’instrumentalisation des salariés par notre discipline a toujours existé (LAHY chez RENAULT ou RATP par exemple vers 1930), bien que se voulant, en tant que science, en deçà du patronat et des syndicats. Mes confrères au sein des entreprises occupent une place invisible et complexe car sont utilisés à des fins productivistes permettant aux organisations et aux individus de respecter les exigences financières par essence toujours plus importantes qui leur sont imposées.
Pourtant, l’humain a des limites, lui. Qui mieux que les médecins et les psychologues peuvent le dire et permettre de les identifier, ces limites et besoins? Les entreprises demandent toujours de concevoir des (ré) organisations plus rentables et productives et des individus qui le soient aussi (sélection, formations, stages, stratégies d’accompagnement des changements,…). C’est d’ailleurs la définition qui semble être donnée aujourd’hui de la psychologie du travail : adapter l’individu ou les modes d’organisation à une meilleure productivité. Ce n’est pas son objet pourtant. Elle permet d’atteindre l’adéquation individus/situations de travail et produit donc, à terme, un gain de productivité optimal, durable et bénéfique socialement. Cette adéquation ne peut se faire que dans les 2 sens en agissant par les individus (formation, recrutement, coaching, accompagnement du changement,..) et les organisations (ergonomie, conseil stratégie et organisation d’entreprise, adaptation des objectifs aux caractéristiques de l’entreprise,...).
Oui, la psychologie du travail est à même de définir les limites à ne pas franchir puisque c’est le fondement même de ses règles d’exercice. Ce sont les entreprises, et même l’Etat maintenant, qui ne nous reconnaissent plus la possibilité d’affirmer ces limites en mettant les objectifs des résultats financiers au dessus des nuisances pour le corps social et les individus. Objectifs financiers devenant aujourd’hui la « boîte noire » à laquelle plus personne ne peut plus déroger.
Au point qu’aujourd’hui, au lieu de traiter la cause de ces souffrances au travail et rétablir l’adéquation durable entre les caractéristiques des individus et les situations de travail, ce qui est l’objet même des psychologues du travail, la communauté des psychologues est appelée au chevet des souffrants pour les repérer, diagnostiquer et les soigner ; bien sûr, puisque toute remise en cause des objectifs financiers à court terme est impensable. La psychologie du travail est une profession de prévention et est donc peu armée pour éteindre les incendies tels des pompiers. Comme le dit Yves CLOT (chaire CNAM psychologie du travail), par la loi sur la prévention des risques psychosociaux en France, nous sommes rentrés dans l’ère de l’entreprise et management hygiéniste (diagnostic et repérage des souffrants, soins collectifs ou individuels).
D’ailleurs, l’arrivée récente du courant psychanalytique dans le champ de la psychologie du travail (Chaire CNAM de Christophe DEJOURS) s’est imposée face à un besoin nouveau du champ du travail : l’apparition des psychopathologies du travail (TMS, dépression, suicides,…). L’impossibilité de plus en plus grande d’exercer son rôle de prévention primaire (du niveau sociétal au plus individuel) du psychologue du travail a fait gagner la rationalisation du travail en mettant l’humain à son service. Les dégâts sont colossaux sur le tissu social et économique et seule une partie de ces dégâts est chiffrable financièrement aujourd’hui.
En fait, la rationalisation du travail à des fins financières immédiates initiée par TAYLOR s’est imposée comme référence unique. Les caractéristiques et besoins des personnes et des groupes sont méprisés ; ils ne sont plus envisagés que comme des freins à supprimer ou des instruments pour être toujours plus rentable financièrement. L’initiative humaniste et française du début du siècle dernier, replaçant la performance économique financière comme un moyen et la garantie du progrès social a permis de donner naissance à la psychologie du travail. Cependant, l’évolution de l’économie mondiale aboutissant à la libéralisation des marchés en 1985 a éteint la possibilité de l’Etat de prémunir les populations des nuisances du système économique. Ainsi, notre groupe professionnel est soumis de plein fouet à la seule demande sociale existant de productivité financière coûte que coûte avec des aménagements « hygiénistes » pour tenter de diminuer les coûts sociaux des nuisances.
La psychologie du travail est donc d’autant plus invisible, que, portée essentiellement par les fonctions de l’Etat depuis sa genèse, elle n’a pu se structurer dans le champ social de façon autonome et se retrouve « orpheline » aujourd’hui et clivée par l’éclatement des champs d’application de la psychologie et les distances institutionnelles ainsi que par les courants théoriques internes et évolution des cursus de formation de psychologie.
Etablir l'adéquation individus/situation de travail est alors, comme vous le voyez, un travail d'acrobate dont les modes d'exercice doivent être soumis à nombre de conditions éthiques. Cependant, la performance économique exigée de nos jours, ne permet plus de respecter les préconisations éthiques qui pourraient être faites, et, d’où qu’elles puissent provenir, d’ailleurs : gouvernants et communautés scientifiques et professionnels de tous ordres (médecins, géologues, océanologues,…).
En effet, n’oublions pas que le rapport STIGLITZ (5) a été essentiellement médiatisée sur la problématique des nuisances écologiques et environnementales terribles générées, elles aussi, par les limites de ce système économique. Le mécanisme économique est implacable et, heureusement, les dirigeants mondiaux sous l’action des communautés civiques et scientifiques commencent à s’en préoccuper et envisager d’autres indicateurs de performance sociale mieux à même de mesurer et donc subvenir aux besoins des populations. Ce tournant de civilisation est nécessaire et vital. Il permettra de redonner enfin toute son efficacité et sa valeur à la recherche, aux compétences et au professionnalisme de la psychologie du travail ayant pour objet l’harmonie au travail pour en finir avec les risques psychosociaux.
Valérie Chenard
Psychologue du Travail
v.chenard@hotmail.fr
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REFERENCES CITEES :
(1) Code de déontologie des psychologues France 1996 accessible sur http://www.psychologues.org/modules/myiframe/index.php?iframeid=54
(2) Commission Nationale Consultative sur la Déontologie des Psychologues (CNCDP) : http://www.psychologues-psychologie.net/index.php?option=com_content&task=view&id=152&Itemid=100013
(3) Repertoire ADELI http://www.psychologues-psychologie.net/index.php?option=com_content&task=view&id=78&Itemid=106
(4) Thèse de doctorat en sociologie de Thomas LE BIANIC (2005) : « Les ingénieurs de l’âme », savoirs académiques, professionnalisation et pratiques des psychologues du travail de l’Entre-deux guerres à nos jours
(5) Résumé du rapport de la commission sur la performance économique et le progrès social (16 pages) accessible sur http://www.minefe.gouv.fr/presse/dossiers_de_presse/090914mesure_perf_eco_progres_social/synthese_fr.pdf
(6) « Les psychologues du travail de l’AFPA : un marché professionnel face aux transformations de l’action publique » Thomas LE BIANIC, LEST-CNRS accessible sur http://www.tap-reseau.com/pdf/comm/atelier1/Communication%20Le%20Bianic.pdf
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