Pour une écologie du travail humain
par Michel Adam, Préface de Hugues Sibille, Postface de France Joubert, Paris, L'Harmattan, 2008.
Un Livre à lire pour séparer ce qui est confus et relier ce qui est nécessaire entre Travail et Emploi
PREFACE, par Hugues Sibille
Ce livre est passionnant en ce sens qu'il est une expression, rare dans notre pays, de l'articulation réussie entre l'action et la pensée. Ni récit d'expériences ni traité théorique, il est les deux à la fois. Michel Adam part de ses différentes pratiques et expériences militantes et professionnelles, les modélise et les confronte à nouveau à la pratique. Notre auteur se situe dans une démarche empirique d'action-recherche-action dont je me sens proche.
Je me sens d'autant plus en phase avec ce « pragmatisme conceptuel », celui qui propose des « concepts opératoires », que mon propre parcours rejoint souvent celui de Michel Adam. Depuis vingt-cinq ans, nous nous sommes (très) régulièrement croisés aux plans professionnels et bénévoles, en grande partie sur le terrain du combat pour la création d'activités et d'emplois de qualité. Devant la montée du chômage d'exclusion que notre génération a subi de plein fouet, des ruptures dans le tissu social qu'il a provoquées, nous avons cherché l'un et l'autre, chacun à notre façon, à investir le champ de l'innovation socio-économique, à expérimenter, à mettre en avant le territoire comme espace pertinent pour l'action. Nous nous étions construits sur la résistance à l'exploitation et à l'aliénation dans le travail. Il nous fallait apprendre à lutter contre l'exclusion de l'emploi qui génère un sentiment terrible d'inutilité au monde. Ce livre me semble clairement inspiré de ce double mouvement de résistance : à l'exploitation dans le travail d'abord puis à l'exclusion de l'emploi ensuite, unifié par un socle de convictions humanistes. Chaque fois que nous nous sommes retrouvés, Michel Adam et moi, sur les terrains du développement local, de la création d'entreprises, de l'insertion par l'activité économique, de la vie associative, nous avons vérifié que les leçons que nous tirions de nos expériences respectives nous rapprochaient et nous maintenaient dans une zone commune de vision du monde. C'est encore le cas dans ce livre et je me réjouis d'en faire la Préface car j'aime ces longs compagnonnages et fidélités entre des hommes.
Ce qui nous réunit, j'y reviendrai, s'inscrit dans une énergie commune pour « ré-enchanter le monde ». Qui a entendu Michel Adam sur une tribune lors de prise de parole publique a été frappé par la quête concrète d'un monde meilleur qui l'anime et qui caractérise la jeunesse d'esprit. Mon ami Claude Alphandéry, octogénaire à l'esprit d'une vivacité incroyable et à l'engagement citoyen inépuisable, auteur d'un merveilleux récit autobiographique, Vivre et Résister, reste l'un des plus jeunes militants de l'insertion par l'activité économique. Michel Adam s'inscrit en quelque sorte dans la lignée des Claude Alphandéry, des Bertrand Schwartz, des Patrick Viveret, dans laquelle je m'inscris également, de ceux qui ne se satisfont pas de l'intériorisation des contraints du monde tel qu'il est, de ceux qui cherchent dans l'action des marges de manœuvres, qui veulent « vivre, résister et entreprendre ».
Je structurerai les réflexions que m'inspire cet ouvrage autour de quatre sujets qui prolongent le livre et ouvrent des pistes de discussions :
- le nécessaire renouveau de l'éducation populaire ;
- la reconnaissance des entrepreneurs sociaux ;
- la recherche de nouvelles alliances de productions d'utopies réalisables ;
- le besoin de nouveaux indicateurs de mesure des richesses.
Ce livre est un acte d'éducation populaire, par son double effort pédagogique et critique. Michel Adam nous prend par la main pour rendre plus clair « en séparant ce qui est confondu et en reliant ce qui est séparé » selon les beaux titres des chapitres du livre. Ainsi ce livre nous sort-il par sa clarté de la confusion du travail et de l'emploi, confusion dans laquelle la France est engluée depuis trente ans, et que les débats sur l'articulation entre chômage et réduction du temps de travail n'ont pas contribué à clarifier.
Rendre compréhensibles les mots, et les idées derrière eux, au plus grand nombre, est indispensable au débat démocratique. Développer l'autonomie critique est la base d'une vraie éducation populaire. De ce point de vue, l'expérience d'Alternatives économiques à laquelle j'ai eu l'honneur de participer au cours des vingt-cinq dernières années est une magnifique expérience d'éducation populaire, de lisibilité et d'esprit critique, proche de ce livre. Car Michel Adam ne se contente pas d'expliquer, il requestionne, sans tabou. J'ai été frappé de ce que l'auteur n'hésite pas à prendre des distances avec la pourtant très respectable Hannah Arendt, considérée comme élitiste dans son approche du travail et de l'activité. Qu'on soit d'accord ou non, il est stimulant de re-questionner, de vider le panier des concepts, fussent-ils produits par nos grands auteurs !
De même, l'auteur se livre à une remise en cause de l'idée commune d'« employabilité », concept de ségrégation sociale, qui ne saurait passer à la légère dans le langage courant. L'acceptation d'une séparation du monde entre les employables et les inemployables est un renoncement démocratique, une défaite de l'humanisme. Être inemployable serait être inutile au monde ? selon l'expression de Geremek. Comme le chante Félix Leclerc, « le meilleur moyen de tuer un homme, c'est de le payer à ne rien faire ». La distinction entre travail et emploi reformulée par Michel Adam permet un devoir de vigilance. Ainsi parce qu'il est pédagogue (ses nombreux schémas en attestent) et critique, Michel Adam re-nourrit l'éducation populaire.
Or ce serait un formidable enjeu politique que de lancer un grand chantier de renouveau de l'éducation populaire : reformuler la doctrine, réinventer le brassage social, créer de nouveaux lieux, utiliser les outils de communication interactive. Le concept d'éducation populaire apparaît à tous comme ringard alors qu'il est profondément moderne et nécessaire. L'éducation populaire est une école de brassage social qui nous fait cruellement défaut, un centre d'apprentissage des responsabilités, un lieu où pourraient s'inventer de nouvelles articulations entre l'individu et le collectif. Michel Adam apporte sa pierre à cette nouvelle éducation populaire. Qu'il en soit remercié.
Un deuxième mérite de ce travail (cette somme !) de Michel Adam, est de nous faire sortir du dilemme chômage-pauvreté, que le secrétaire d'État américain au travail, Reich, avait formulé ainsi il y a quelques années : « Les Européens ont choisi le chômage, les Américains ont choisi la pauvreté ».
La proposition de Michel Adam d'une écologie du travail qui prolonge celle de mon ami Jean-Baptiste de Foucault pour « un plein emploi de qualité » est une approche stimulante, qui rejoint bien la distinction emploi/travail explicitée par l'auteur. Les perspectives actuelles du marché de l'emploi en France et en Europe rendent sans doute possible, compte tenu des évolutions démographiques, cette dimension écologique du travail. Au fond, le développement durable consisterait à articuler une écologie du travail et des produits du travail écologiques ! (...)
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