Murielle Cagnat-Fisseux : Ces leviers-là sont beaucoup moins connus et traités, pourtant ils recèlent un puissant gisement de croissance dont nous ne pouvons pas nous « payer le luxe » de nous priver. Ce sont typiquement ces leviers qui sont traités par l’excellence opérationnelle ; c’est la raison pour laquelle l’IFCEO entend avant tout promouvoir leur développement, mais aussi favoriser l’émergence d’études et d’actions de recherche appliquée qui permettent d’accélérer ce déploiement et de gagner en acuité par rapport aux grands enjeux de notre pays. L’IFCEO est donc à la fois une communauté, mais aussi pour parler en bon français un « advocacy tank » et un « think tank ».
ABB : A quels enjeux faites-vous allusion ?
Murielle Cagnat-Fisseux : Eh bien nous entendons de plus en plus souvent parler par exemple de l’idée de réindustrialiser la France ; c’est d’ailleurs une question qui sera sûrement centrale dans le débat présidentiel ; cette ré-industrialisation n’aura néanmoins toutes ses chances qu’en s’appuyant sur les meilleurs standards industriels mondiaux car même avec une baisse éventuelle du coût du travail, nous garderons longtemps un désavantage compétitif énorme sur les coûts salariaux par rapport aux pays émergents. La seule solution pour leur « tenir la dragée haute », c’est de parier sur la qualité au meilleur prix. Ceci suppose que nos ingénieurs, nos managers, nos opérateurs soient tous formés aux approches les plus performantes en la matière. Un plan Qualité lean France avait d’ailleurs été lancé il y a quelques années par Luc Chatel sur cette idée quand il était Ministre de l’Industrie. C’était un bon début, il faut poursuivre la dynamique. Le secteur des services a aussi tout à gagner à intégrer ces approches qui peuvent s’appliquer à tous les types d’activité et de processus, sans parler des fonctions publiques centrale, territoriale et hospitalière qui cherchent le moyen de rationaliser leurs dépenses tout en préservant une qualité de service à la hauteur de l’attente légitime des usagers ; on peut citer enfin les activités de recherche et de conception si cruciales pour notre croissance qui ont besoin de gagner en agilité et en vélocité. L’excellence opérationnelle une fois encore peut les y aider.
ABB : Est-ce à dire que la pression sur les salariés comme sur les fonctionnaires risque de s’aggraver durant les années à venir à la faveur du développement de ce type d’approches ?
Murielle Cagnat-Fisseux : C’est un risque réel en effet, qu’on constate déjà dans certaines organisations, et qui fait que les partenaires sociaux sont devenus particulièrement sensibles au sujet. Notre conviction c’est qu’il serait vraiment dommage de jeter le bébé avec l’eau du bain… car s’il est vrai qu’une instrumentalisation de ces approches à des seules fins de productivité, voire de productivisme, peut se solder par une dégradation des conditions de travail des opérationnels et une augmentation du niveau de stress, il est tout aussi vrai que ces démarches, lorsqu’elles sont intelligemment menées, se préoccupent tout autant de la valorisation du capital humain, de la qualité des conditions de travail que de la satisfaction des clients ou de la diminution des coûts. Leur déploiement qui s’appuie sur des approches très collaboratives de la résolution de problèmes par les équipes a aussi pour effet de faire évoluer les styles de management vers des pratiques qui correspondent mieux aux attentes des collaborateurs, en particulier des jeunes générations, avec un effet positif sur la motivation. Il est donc temps de cesser d’opposer ces approches au bien-être au travail, et de promouvoir au contraire une « certaine idée » et une « certaine pratique » de l’excellence opérationnelle, résolument centrées sur l’humain. Ainsi nous contribuerons à diminuer les difficultés éprouvées sur le lieu de travail et à lui redonner un sens qui fait aujourd’hui si cruellement défaut.
ABB : Quels sont les premiers pas de l’IFCEO ?
Murielle Cagnat-Fisseux : Nous avons déjà un certain nombre d’actions très concrètes en cours : parmi elles le lancement d’une Chaire d’excellence opérationnelle avec une grande école d’ingénieurs française, l’engagement de travaux avec l’UTT sur le lien entre performance globale de l’entreprise et bien-être au travail, la constitution d’un groupe de travail « Excellence opérationnelle » pour les entreprises et organisations publiques, l’organisation d’une conférence sur l’importance du facteur humain dans ces approches, ou encore la rédaction d’une Charte sur un déploiement humain de l’excellence opérationnelle par le club multisectoriel créé il y a quelques années par l’Académie Lean Six Sigma regroupant de grandes entreprises, et bien d’autres encore « dans les tuyaux ».
ABB : Qui peut adhérer à l’IFCEO ?
Murielle Cagnat-Fisseux :Nous accueillons parmi nos membres à la fois des personnes morales, entreprises de toutes tailles, organisations publiques et para-publiques, cabinets de conseil et de formation, écoles, universités, institutionnels, mais aussi des personnes physiques, professionnels de l’excellence opérationnelle, enseignants, chercheurs, étudiants... Notre objectif est de créer une véritable dynamique au service de la collectivité ; c’est l’engagement durable de chacun qui créera les conditions d’un déploiement rapide, efficace et humainement respectueux de ces approches pour gagner en compétitivité. Car au-delà de ces démarches de production et de systèmes de management particulièrement bien élaborés, l’excellence se construit avant tout par l’homme, et pour l’homme.
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