Suicides au travail : remettre à l’endroit ce qui du travail a été mis à l’envers
Par Jean-Marie KNEIB, Docteur en mathématiques, psychologue du travail CNAM, membre de la Fondation Copernic
COPERNIC FLASH - Octobre 2009
Les faits sont têtus. Un jour c’est l’entreprise Renault qui fait parler d’elle, un autre c’est le management de France Télécom qui fait la une. Le couvercle mis sur la réalité du travail n’est plus étanche. Malgré l’idéologie de la qualité totale et de l’évaluation individualisée des performances, la subjectivité du travail déborde de partout alors qu’elle n’est reconnue presque nulle part.
Année après année, mal-être au travail, dépressions, troubles musculo-squelettiques, tentatives de suicides et suicides sont devenus des pathologies courantes voire banalisées. Elles ne sont pas l’apanage de quelques grandes entreprises, même si ce sont elles qui donnent le tempo des modes de management. Après des décennies de silence de la plupart des scientifiques, des politiques et des médias sur ce qui se passe au travail, avec les suicides, le réel du travail revient de façon sidérante sur le devant de la scène.
Avec l’expérience de l’amiante, nous savons qu’il faut porter le débat dans la société civile pour espérer améliorer la situation dans l’entreprise. S’il convient donc de se réjouir de la mise en débat public du rapport entre santé et organisation du travail, entre suicides au travail et façon dont on nous fait travailler, sa mise en visibilité n’est pas acquise. Malgré un à deux suicides par jour au travail, c’est la grippe A qui invariablement fait « l’actualité ».
Le débat doit s’amplifier, la controverse doit être soutenue. Ceci s’intègre dans des enjeux de rapports sociaux et des intérêts financiers (formation, prévention, expertise, réparation, etc.). La question posée est d’importance. Convient-il de mettre en cause une organisation du travail -et, au-delà, une organisation sociale qui porte atteinte à la santé psychique et sociale de ceux qui travaillent ?
Doit–on attribuer les nouvelles pathologies du (violences, dépressions, tentatives de suicides, suicides) aux fragilités supposées des individus? S’agit-il comme le sous-tendait la notion de harcèlement moral, de relations plus ou moins perverses entre un hiérarchique et un subordonné2 ? Faut-il mettre en cause le manque d’ «adaptabilité » du salarié aux contraintes comme sous-entendu par les théories du stress?
Si l’on comprend que les directions d’entreprises tentent d’attribuer les causes des dégradations de la santé des salariés aux salariés eux-mêmes et à en nier les causes organisationnelles, il est inquiétant de constater que les pouvoirs publics vont dans le même sens. Aucune réalité clinique ne vient pourtant étayer cette thèse, au contraire. L’observation montre que l’explosion de ces pathologies est un phénomène nouveau qui s’est développé avec l’organisation du travail moderne basé sur l’individualisation des relations de travail.
Avec des collectifs délités, ces nouvelles pathologies se caractérisent par l’isolement des salariés. Les enquêtes montrent que ces pathologies de la solitude sont induites par la façon dont l’organisation du travail permet ou empêche le sujet de se développer. Celui qui travaille est un sujet affecté par son travail. La
réalité du travail est essentiellement subjective et sociale. C’est sa richesse. L’organisation moderne du travail tend à en faire un drame.
Dans les débats actuels, il convient de déconstruire toute une série d’arguments – quand on en connaît un on les connaît tous dont la fausseté se démontre aisément en s’appuyant sur les faits du travail (pour un argumentaire détaillé on pourra se référer au livre de Christophe Dejours et Florence Bègue). En jetant le doute dans l’esprit du public, ils rendent plus difficile la compréhension des liens entre le travail et la santé et par conséquent la nécessaire transformation des représentations sociales du travail. Il s’agit d’affirmations à l’emporte pièce du type : il y a le bon et le mauvais stress. Le bon serait principe de vie. Il n’y a pas plus de suicides sur le lieu de travail que dans la société en général. Il y a des salariés fragiles dont les problèmes personnels entraîneraient dépressions et autres décompensations. Ce corpus argumentaire ne repose pas sur des résultats scientifiques. Il s’écroule à l’épreuve des faits. Il répond à une logique aux arrière-pensées stratégiques : nier le lien entre l’organisation du travail et la santé. Pour des raisons différentes, cette dénégation provient tant des entreprises que de beaucoup de salariés eux-mêmes.
La dynamique psychologique de la reconnaissance
L’ergonomie de langue française a montré qu’au travail, à chaque instant, il faut faire face à l’imprévu. Ceci n’est pas sans implications. Le travail - en tant que confrontation à la résistance du réel, oblige à bricoler avec ce que l’on a sous la main, à tricher avec la procédure, à être inventif c’est-à-dire à développer une intelligence pratique aux prises avec la réalité. Faire un travail, c’est avoir un rapport privilégié avec le monde qui ne fonctionne pas comme la technologie l’affirme, comme la procédure le dicte. Ce rapport au réel conditionne la construction de la santé mentale. La psychodynamique du travail a montré que c’est la dynamique de la reconnaissance qui en est le moteur – reconnaissance de la qualité de sa contribution au travail et reconnaissance de l’utilité de son travail.
Cela ne va pas de soi. Transformer du travail en plaisir, en « bonne santé psychique et sociale », présuppose en premier lieu l’existence d’un collectif de travail c’est-à-dire de personnes faisant le même travail et pouvant discuter entre elles de la façon dont elles travaillent. Seuls ceux qui ont fait le même travail peuvent en apprécier la difficulté, l’ingéniosité développée lors de sa réalisation, la qualité. C’est une conséquence de l’écart irréductible entre la réalité et la rescription, entre la façon dont on pensait atteindre l’objectif et le chemin effectivement utilisé pour y parvenir. Sans collectif de travail –au sens fort que nous donnons à ce mot, il n’y a pas de possibilité de reconnaissance de la qualité du travail. Un collectif de travail dégradé est un risque organisationnel grave pour la santé des travailleurs.
En second lieu, cela suppose la possibilité de reconnaissance de l’utilité de sa contribution.
Être considéré comme inutile est déstructurant. L’état de santé de ceux qui sont durablement privé de travail en atteste. La reconnaissance de l’utilité de son travail peut être donnée par l’entreprise, la société, une instance morale, etc. . Quel sentiment d’utilité peut avoir le personnel soignant lorsqu’au nom de contraintes budgétaires des centaines de postes sont supprimés, lorsque des employés des services publics sont injuriés car il y a des files d’attentes aux guichets, lorsque pour d’autres, il s’agit de rayer des chômeurs de la liste des demandeurs d’emploi ? Il s’agit là notamment des représentations sociales du travail, du sens et de la valeur que collectivement nous lui donnons.
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Les entraves à la reconnaissance, les atteintes à la santé (...)
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Remettre à l’endroit ce qui du travail a été mis à l’envers (...)
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